Sainteté et territoire en Ifrîqiya médiévale

Sainteté et territoire en : inscription locale et dimension cosmique d’après l’hagiographie du cheikh Sâlim al-Tibâssî (m. 642/1244) (Nelly Amri)

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   A partir du XIIIe et surtout du XIVe siècle, on assiste en Ifrîqiya (mais le même constat avait également été fait pour le domaine mamelouk), à une inscription grandissante de la sainteté dans une perspective proprement « territoriale ». La simple fondation ou implantation, dans un lieu donné, d’un sanctuaire ou zâwiya entraîne une sacralisation de celui-ci. Les sources hagiographiques mettent l’accent sur la souveraineté juridique et l’inviolabilité dont désormais bénéficient ces institutions et leur « territoire », et leur reconnaissance par le pouvoir central –non sans conflits ouverts parfois–, ainsi que par les tribus, dont on étale la turbulence et les gestes spectaculaires de repentance. Les notices biographiques de l’époque évoquent aussi les conflits de juridictions entre saints et juristes. La compétition, au niveau des descendants du saint, notamment dans le choix du lieu de sépulture de celui-ci, témoigne à son tour de la présence d’enjeux territoriaux. La toponymie elle-même atteste de la confusion entre le saint ou son sanctuaire, et le territoire entourant ce dernier ou le faubourg né de l’installation du saint et qui n’est plus désigné que par lui. Cette inscription de la sainteté dans le territoire est, d’autre part, indissociable de l’émergence de la figure du « patron » local dont le pouvoir est, pour ainsi dire, enchâssé dans les pressions du milieu ; le saint apparaît de plus en plus comme le « gardien » attitré du village ou de la ville relevant de sa « juridiction » ; il en commande ou en refuse l’accès ; il est le « maître » du pays ; son pouvoir déclassant celui du politique.

      Cette « territorialisation », dans laquelle s’inscrit désormais la sainteté, et qui, contrairement à une idée reçue, n’aura pas attendu l’époque moderne, n’est pas, pour autant à prendre seule, comme un donné isolé et dont l’horizon s’arrêterait aux frontières mêmes du territoire à l’intérieur duquel le walî déploie ses saintes performances. L’hagiographie accrédite, en effet, à la même époque, l’idée d’un gouvernement ésotérique du monde, une sorte « d’armature spirituelle secrète » de ce dernier, comportant des « territoires d’hégémonie spirituelle recouvrant des régions géographiques », le tout relevant d’une représentation à dimension universelle voire cosmique. L’assise doctrinale serait à rechercher dans la doctrine de la sainteté en islam, perçue comme une manifestation de la rahma ou miséricorde divine dans les univers. Cette idée va trouver dans la hiérarchie invisible des saints intercesseurs à la tête de laquelle se trouve le « pôle » (al-qutb), et par laquelle Dieu maintient l’ordre et l’équilibre du monde et dispense Sa miséricorde, son expression à la fois la plus emblématique et la plus « historique ». Les catégories de cette hiérarchie invisible (tels les abdâl, les awtâd, etc.) ne sont, certes, pas nouvelles à l’époque qui nous intéresse ; cependant, l’élaboration de toute une hagiologie centrée sur le Prophète et qui trouve dans l’œuvre d’Ibn ‘Arabî (m. 638/1240) son expression doctrinale la plus achevée, est bel et bien fille de son époque.

      De ce point de vue, la pseudo dichotomie, une autre idée reçue, entre un walî confiné dans le local qu’il cherche à « territorialiser », opposé à un « mystique » à la dimension cosmique et universelle ne résiste pas à l’examen des sources, et apparaît davantage comme une construction. Le saint, que l’hagiographie de l’époque donne à voir, réunit en lui les deux plans et les deux réalités. La figure de l’homme de Dieu « assigné » à un territoire au service duquel sont dispensés ses charismes et qui est partie prenante de la « vaste terre de Dieu » sur laquelle veillent, chacun selon ses prérogatives, les awliyâ’, trouve son élucidation dans la figure du qutb, héritier du Prophète, transcendant toute frontière, figure du secours et de la miséricorde universelle, « maître du temps » et « lieu du regard de Dieu sur le monde ».

      Tous ces motifs, qui deviennent un donné majeur de la documentation des XIVe-XVe siècles, trouvent déjà leurs prémices dans des productions hagiographiques antérieures. C’est ce que ce travail se propose de montrer, à travers les Manâqib du saint ifrîqiyen Sâlim al-Tibâssî (m. 642/1244), que la tradition hagiographique associe à Abû Madyan (m. 594/1197) et à ses disciples, ainsi qu’al-Shâdhilî (m. 656/1258) dont il fut l’un des compagnons.

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