Rituels religieux au Liban entre partage et cloisonnement communautaire

Présentation du projet de recherche : Rituels religieux au Liban entre partage et cloisonnement communautaire

Présentation du projet de recherche : Rituels religieux au Liban entre partage et cloisonnement communautaire

Un projet de recherche financé par le conseil de la recherche de l’Université Saint Joseph de Beyrouth dans le cadre du Centre d’Etude et d’interprétation du Fait Religieux (CEDIFR) en collaboration avec trois autres institutions libanaises (UL-LAU et IFPO) et deux institutions étrangères (IIAC et IDEMEC) 

Nour Farra-Haddad

Le projet de recherche documente la vie religieuse au Liban à travers une série d’enquêtes sur différentes pratiques rituelles ayant cours dans le pays, sur la création et le fonctionnement des espaces d’échange et d’interaction liés aux rituels et sur les différents acteurs qui y sont impliqués. Cette recherche vise donc à rendre compte de la religiosité contemporaine au Liban et à analyser sa  diversité et son dynamisme par le biais des rituels.

Encouragé par le comité du Centre d’Etudes et d’Interprétation du Fait Religieux (CEDIFR)  le projet «Rituels religieux au Liban entre partage et cloisonnement communautaire » fut présenté au Conseil pour la recherche de l’Université Saint Joseph de Beyrouth qui l’approuvera en novembre 2011. Ce projet regroupe dix chercheurs de trois universités différentes, l’Université Saint Joseph (USJ), l’Université Libanaise (UL) et la « Lebanese American University » (LAU) ainsi que des chercheurs de l’Institut Français du Proche Orient (IFPO).  La polyvalence de l’équipe qui regroupe des anthropologues, des archéologues, des spécialistes du tourisme ainsi qu’un spécialiste en audio visuel enrichira le travail de recherche sur plusieurs niveaux. En regroupant aussi des chercheurs travaillant sur des terrains différents nous cherchons à donner à notre projet une dimension nationale. Un plan de travail a été établi sur trois ans prévoyant un temps de travail de terrain, d’analyse et la production de matériel pour la diffusion des résultats de ce travail d’équipe sous forme de publications scientifiques ainsi que différents supports audio-visuels comme des web-documentaires. 

Ce projet sera mené dans le cadre du CEDIFR (Centre d’étude et d’interprétation du fait religieux) de la faculté des Sciences religieuses de l’Université Saint Joseph. Notre association avec un laboratoire français, l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain-Laboratoire d’Anthropologie Urbaine (CNRS-EHESS) permettra d’associer aux recherches de nombreux jeunes étudiants et des doctorants. Enfin, notre collaboration avec l’IDEMEC (Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative) vise à élargir le champ de cette recherche du terrain libanais à l’espace méditerranéen.

Notre projet sur les rituels et les pratiques dévotionnelles au Liban documente et analyse les mutations contemporaines du fait religieux dans le pays. Il privilégie l’observation ethnographique et questionne les processus de construction de l’identité confessionnelle. Nous accordons une attention particulière aux gestes, aux paroles, aux postures ainsi qu’aux mises en scènes esthétiques, émotionnelles et communicationnelles de ces rites. Nous les considérons comme l’un des champs de la production identitaire, et nous nous intéressons à la diversité des stratégies d’expression et de fabrication de soi qu’ils occasionnent, tant aux niveaux sociaux et politiques, qu’à celui de la piété personnelle.

En privilégiant une approche ethnographique basée sur des observations directes et audiovisuelles nous nous concentrons sur les aspects concrets des rituels qui cristallisent les enjeux sociaux et politiques que nous voulons mettre en lumière. Nous cherchons ainsi à rendre compte de la religiosité contemporaine au Liban et à analyser sa  diversité et son dynamisme. Car si les différentes communautés utilisent le rituel comme un instrument de mobilisation et de communication, ce dernier les façonne en retour dans la texture même des gestes, des paroles et des sensations qu’il produit. Ainsi, loin de se réduire à la simple répétition mécanique d’un code établi par la tradition, il fait œuvre de création et d’ouverture, il constitue un champ au sein duquel les différentes tendances d’un groupe négocient leur statut et leur représentation. L’approche que nous proposons vise donc à lire, dans le creux des actions et interactions dévotionnelles, les mécanismes incessants de production de l’identité individuelle et collective. Nous appréhenderons, dans un premier temps, ce champ de tension, d’instabilité et de bricolage selon une ligne de fracture qui oppose des processus d’affirmation de soi et des mécanismes de partage et d’échange. Ce point de départ met d’ores et déjà en exergue des tendances centrifuges et centripètes qui révèlent un paysage religieux libanais éclaté et modulé par des forces multiples qui brouillent les évidences identitaires.

En regroupant des chercheurs travaillant sur des terrains différents nous cherchons à cartographier la géographie religieuse du pays dans une perspective résolument comparative. Bien que principalement ethnographique notre projet veut se positionner comme un projet interdisciplinaire: archéologues, politologues et économistes sont invités à se joindre à nous pour analyser les différents enjeux des rituels religieux. L’implication de jeunes étudiants qui s’intéressent au fait religieux sera une priorité dans le cadre de ce projet.

Nous prendrons comme champ d’investigation aussi bien les grands rassemblements politico-religieux que les différentes manifestations de la piété et de la dévotion populaires. Nous pensons en effet que la mise en résonance de ces différentes pratiques permettra de dégager des points de convergence et de divergence, des lignes de fractures et de tensions qui constituent le champ religieux contemporain. Les processus de patrimonialisation, la prolifération des pèlerinages, le développement du tourisme religieux ainsi que le rôle des mises en scènes émotionnelles, esthétiques et communicationnelles forment autant de processus communs et partagés entre les différents groupes religieux susceptibles de fournir des points de comparaison et de rapprochement entre les chercheurs engagés dans ce programme. Nos résultats, diffusés sous la forme d’une publication scientifique et d’un web-documentaire témoigneront, à leur manière, des mutations contemporaines du fait religieux dans la région.

Rares sont les recherches qui ont pris en compte le phénomène rituel au Liban dans cette perspective selon les deux axes des rituels individuels et collectifs. Le fait religieux a en effet été considéré, le plus souvent, sous le seul angle du confessionnalisme politique, comme une simple caisse de résonance des identités communautaires. Notre approche emprunte le chemin inverse en questionnant ces identités aux prismes des dynamiques de l’action rituelle. La documentation ethnographique que nous produirons a le double intérêt d’offrir un panorama relativement complet des gestes, des lieux et des différentes pratiques religieuses dans le pays, et de proposer une lecture des différents courants religieux, dans le détail de leur action sur le terrain.

Les terrains de recherche

Au Liban, le culte des saints attire de nos jours l’essentiel des dévotions aussi bien chrétiennes que musulmanes. Oratoires, chapelles, monastères, mosquées, maqâms, mazars témoignent de l’importance de ce culte dans le paysage libanais. Cette géographie sacrée ne cesse de se développer et d’évoluer en créant un réseau où s’élaborent des hiérarchies et se dessinent des itinéraires de pèlerinages. Les visites de fidèles, chrétiens ou musulmans, venus des alentours ou de régions éloignées, animent quotidiennement ces lieux de culte, du plus modeste cénotaphe rural au grand sanctuaire urbain.

Certains de ces lieux attirent des pèlerins de confessions différentes, créant des espaces d’échange et de rencontre, engendrant des phénomènes d’imbrication interconfessionnelle. Nous nous intéresserons particulièrement aux rituels votifs qui s’intègrent dans le cadre de pèlerinages individuels appelés aussi communément ziyârât (visites), le plus souvent partagés par différentes communautés. Les fidèles y développent donc des pratiques dévotionnelles similaires. Musulmans, Chrétiens, et Druzes se retrouvent ainsi tous sur ces lieux de culte. Pour Chiffoleau et Madoeuf, « quelle que soit l’importance du vœu, ce besoin de rencontre et d’intercession qui émane de toutes les confessions, tisse dans la région (du Maghreb au Moyen-Orient) un intense réseau de pèlerinage » (CHIFFOLEAU; MADOEUF, 2005). Les pèlerins se côtoient et échangent dans une atmosphère cordiale et pacifique, sans artifice, souvent loin des tensions de la réalité libanaise, même s’il n’est pas dit/même si rien ne prouve que ce dialogue se maintienne toujours dans la vie quotidienne, en dehors des pèlerinages.

Ces pèlerinages populaires se sont développés en dehors des formes de l’orthodoxie chrétienne et musulmane, exprimant la piété individuelle et des questionnements existentiels et spirituels. Face à la religiosité codifiée de la mosquée et de l’église, ils développent ainsi une pratique moins contraignante que certains qualifient de « populaire ».

Nous cherchons à comprendre les mécanismes de développement des réseaux de transmission de ces rituels ainsi que des mécanismes de choix de ces rituels dans le cadre d’une démarche votive. Il s’agira, d’autre part, de définir le rôle des acteurs dans la transmission et la diffusion de ces rituels (différents réseaux multiconfessionnels), dans leur conservation ou leur rejet (par les hommes de religion), dans leur création, leur fonctionnement et leur évolution (par les « vouants »).

Certains de ces rituels s’inscrivent dans des calendriers religieux et suscitent de grandes mobilisations collectives. Chacune des dix-huit communautés religieuses au Liban propose aux fidèles un riche calendrier de célébrations accompagnées de rituels religieux. Les cérémonies de la Achoura chez les chiites sont à ce titre emblématiques de ce télescopage entre cérémonie religieuse et affirmation politique et communautaire. Tout comme la pâque des Chrétiens, elle occasionne une occupation de l’espace public par le biais de grandes processions et de retransmission à la télévision.

Les perspectives

Au-delà de leur signification strictement religieuse, les rituels peuvent ainsi être considérés comme des mises en scène de l’appartenance au Liban, de par le lien qu’ils établissent avec un territoire qu’ils contribuent à découper et à fragmenter. La revendication d’ancestralité des différentes communautés confessionnelles sur le territoire libanais est essentielle à leur demande de légitimation et d’influence politique au sein de l’ensemble libanais. Sur une terre disputée où cohabitent dix huit confessions reconnues de manière officielle par l’Etat libanais, le rituel exprime tout autant la ferveur religieuse que la passion identitaire qui se doit de s’approprier des lieux comme marqueurs de l’autochtonie communautaire.

Le rituel crée des formes d’identification et de différenciation dans le temps, sa récurrence saisonnière, et dans l’espace, le lieu où il se déroule et qui délimite une frontière communautaire. Ces rituels peuvent avoir une dimension locale, régionale et nationale voire transnationale pour certains. Ils peuvent être caractérisés par une fréquentation pluri-communautaire même s’ils sont l’apanage d’une seule communauté. Ils seront alors affirmation ou vestige d’une identité locale. D’autres peuvent être plus exclusifs et s’apparenter à une démonstration de force, le rituel étant, au-delà de sa dimension religieuse, une mise en scène du lien, plus ou moins fort, entre communauté confessionnelle et groupes politiques qui en revendiquent la représentation.

La documentation audiovisuelle

Le recours aux outils d’enregistrement et de diffusion audiovisuels constitue pour nous un moyen de produire une documentation ethnographique sur des processus en mutation. Le fait de fixer les images et l’environnement sonore de ces rituels permet d’en conserver la trace et de développer une analyse comparative plus approfondie. L’utilisation de l’audiovisuel donnera à nos travaux une visibilité plus importante et contribuera à favoriser leur diffusion et leur mise en réseau. D’un point de vue épistémologique, l’approche documentaire que nous privilégions repose sur une position observante qui s’inscrit dans le prolongement de la tradition du cinéma direct. En se concentrant sur la description de l’action rituelle et des interactions qu’elle occasionne nous voulons rendre compte de l’intensité de l’engagement des acteurs dans les processus religieux. Nous voulons surtout saisir quelque chose de l’énergie et de l’émotion qui s’exprime ainsi et attirer l’attention sur la dimension incarnée et individuelle des processus collectifs. En effet, l’image et le son ont ceci de particulier qu’ils offrent un moyen de résister à l’essentialisation en nous introduisant dans la singularité des situations et des actions qu’ils décrivent. Les modalités d’exposition de ces travaux sont multiples : de la production filmique à la mise en ligne en passant par la mise en place d’un dispositif multimédia, il existe de nombreuses façons complémentaires et critiques de mettre en valeur cette documentation.

 Les objectifs du projet:

  1. 1.       Établir une typologie des rituels et des pratiques dévotionnelles au Liban (votifs individuels et collectifs -fêtes et célébrations- qui s’inscrivent dans le cadre d’un calendrier)
  2. 2.       Comprendre les mécanismes de création, d’évolution et de transformation des rituels.
  3. 3.       Rendre compte des dynamiques contemporaines du fait religieux par l’analyse des mises en scène qu’ils occasionnent (le ou les rôles des acteurs,  les postures, les émotions, les productions communicationnelles, les émotions etc.)
  4. 4.       Observer et comprendre différents types de rituels en repérant les espaces et les temps d’échanges et de cloisonnements communautaires.
  5. 5.       Analyser les rituels sous différents angles : dans une perspective individuelle, collective-communautaire et enfin théologique.

 

Axes de réflexion :

  1. Les pratiques dévotionnelles sont-elles des occasions d’échanges ou de cloisonnements ?
  2. Les technologies de l’information et de la communication induisent-elles de nouvelles formes de ritualités ?
  3. Le rôle des institutions.
  4. La diversité des modes d’identification produites par l’action rituelle.
  5. Les rituels et célébrations ont une signification individuelle pour ceux qui y participent, collective pour la communauté d’appartenance (identitaire) et théologique pour les institutions religieuses dans le cadre desquelles ces pratiques se situent. Les différentes significations données à ces rituels sont-elles similaires ou contradictoires?

Les résultats attendus :

  1. L’étude permettra de proposer une analyse des pratiques rituelles, individuelles et collectives.
  2. Nous tenterons de définir les logiques qui régissent les phénomènes de mixité confessionnelle et celles qui régissent les rituels collectifs restreints à une communauté particulière.
  3. Notre contribution permettra une meilleure compréhension des phénomènes d’imbrications interreligieuses et de cloisonnement communautaire par le biais des rituels au Liban.
  4. L’analyse des significations similaires ou contradictoires données par les fidèles, la communauté ou l’institution religieuse aux rituels religieux.
  5. Pour présenter les résultats de cette recherche nous participerons à des colloques locaux et internationaux en préparant à cet effet des interventions et nous nous engageons à publier des articles académiques.

Les chercheurs et leurs thèmes de recherche (ordre alphabétique):

ASSHA Ferial (USJ-FSR): Les rituels religieux racontés par les enfants : fêtes religieuses et symboles

Assha Ferial est étudiante au sein de la Faculté des Sciences Religieuses

Notre vie quotidienne est en grande partie rythmée par les rituels religieux qui s’articulent autour de calendriers spécifiques à chacune des communautés religieuses qui cohabitent au Liban. D’une part il y a le culte et les rituels privés individuels et d’autre part les rituels collectifs qui s’inscrivent dans les calendriers des différentes communautés.

Notre recherche s’intéressera à la conception des enfants quand aux rituels qui s’inscrivent dans les calendriers religieux et marquent leur vie. Nous axerons notre travail principalement autour de deux fêtes religieuses, celle de Noel, célébrant la naissance de Jésus et celle du Mawlid, célébrant la naissance du prophète.

Comment les enfants interprètent-ils ces fêtes et les rituels qui leurs sont associés et comment les vivent-ils au vu des pratiques de leur famille et de leur entourage ? Accordent-ils aux symboles le même sens que celui que leur attribuent les adultes ?

Dans une école primaire pluriconfessionnelle comment les élèves accueillent-ils les rituels religieux dont sont familiers leurs camarades de confession religieuse différente et y-a-il entre eux un échange de points de vue sur le sujet ?

Toutes ces questions seront abordées auprès d’enfants de sept à dix ans dans le cadre du cours sur le fait religieux qui leur est dispensé au Collège Protestant de Beyrouth.

La méthode consistera à faire réfléchir les enfants sur un petit texte, un dessin ou une photo. Ils devront ensuite exprimer eux-mêmes par un dessin ou par une phrase ce que ces pratiques peuvent apporter de plus à leur vie.

L’analyse des discours et des dessins permettra une meilleure compréhension de l’univers religieux des enfants.

 

Zeina Fany et Nour Farra Haddad travailleront ensemble sur les rituels votifs. L’approche anthropologique agencée à l’approche de l’archéologue permettra de mieux cerner ce phénomène dans tous ces aspects.

L’objectif de la recherche sera une meilleure compréhension des rituels votifs, du vécu de la foi de chacun, des motivations, des aspirations spirituelles et matérielles des pèlerins, de la conception de la réussite des vœux, des symboles utilisés… L’étude privilégiera un comparatisme entre les croyances et les démarches de fidèles de différentes communautés religieuses. Au Liban des pèlerins de différentes communautés religieuses suivent souvent les mêmes chemins de pèlerinages, mais on tentera de découvrir s’ils procèdent vraiment aux mêmes démarches votives et s’ils les vivent et les conçoivent de la même manière. Les recherches de Farra-Haddad ont indiqué que les formes « modestes » de convergence interconfessionnelle des pèlerinages individuels sont souvent des espaces réels de rencontre. Avec Fany il serait intéressant de voir dans quelle mesure ces phénomènes interreligieux sont en rapport avec les strates mémorielles et l’héritage de pratiques dévotionnelles millénaires.

FANY Zeina (Archéologue, USJ-USEK-UL): Rituels païens et rituels partagés

Zeina Fany est docteure en archéologie, chargée de cours à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, à l’Université St Esprit de Kaslik et à l’Université Libanaise.

Les rituels religieux au Liban sont porteurs d’un bagage historique lourd de symboles et de religiosités. Les rituels revendiquent leur continuité et s’inscrivent dans le passé. Ils s’enracinent donc dans l’histoire mais continuent d’être pratiqués avec beaucoup de ferveur par des « vouants » de différentes communautés religieuses. Mais il arrive qu’une histoire s’arrête et qu’une autre voit le jour, d’où la « fabrication de nouveaux rituels ». Ainsi les rituels peuvent se transformer, se réactualiser, décliner alors que d’autres émergeront et attireront rapidement des fidèles.

Cette recherche permettra de comprendre les phénomènes de formation des strates mémorielles des lieux de culte ainsi que les pratiques rituelles partagées.

FARRA-HADDAD Nour (Anthropologue, USJ-IFPO-CNRS): Les visionnaires de Beyrouth et de sa banlieue: entre cloisonnement et ouverture communautaire

Nour Farra-Haddad est docteure en Anthropologie religieuse, chercheure affiliée à l’Institut Français du Proche Orient (IFPO), chercheure affiliée au CNRS libanais et chargée de cours à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban). Vice présidente du syndicat des guides touristiques libanais et membre fondateur de l’Association pour le développement des Pélerinages et du tourisme religieux rattachée au siège Patriarcal Maronite Libanais de Bkerké, elle gère actuellement une société de conseil en tourisme et développements : NEOS.

Depuis plus de vingt ans un réseau de « visionnaires  chrétiens » s’est développé à Beyrouth et sa banlieue proche. Ces personnes affirment être régulièrement « enlevées » par la Vierge et des saints pour révéler des messages « divins » dans un état d’extase. Ces rendez-vous réguliers et ritualisés des extases, qui se déroulent à des dates et des heures bien précises, invitent des fidèles à se rassembler formant des communautés plus ou moins importantes et plus ou moins homogènes et mixtes.  Ces  communautés s’organisent et se structurent au fur et à mesure que la « grâce » ou les « grâces » chez les visionnaires évoluent (rythme des extases/apparitions, stigmates, surgissement d’encens ou d’odeurs, suintement d’huile…). Une esquisse d’analyse comparative a été amorcée autour de ces « visionnaires ». Ces personnes ont de nombreuses caractéristiques communes mais peuvent aussi présenter des situations contrastées.

Dans le cadre de cette recherche nous nous intéresserons à Catherine de Naba’ (banlieue nord de Beyrouth), Nevrik de Fanar (localité au nord-est de Beyrouth), Najat de Dekwaneh (banlieue nord de Beyrouth), Lucie de Achrafieh (quartier est de Beyrouth), Patrick de Kfarchima (localité au sud-est de Beyrouth) et enfin Marcelle de Yasou’ El Malak (localité au nord de Beyrouth).  Une première approche des ces différents visionnaires nous a permit de définir nos axes de recherche.

-Mise en scène du surgissement extraordinaire d’entités divines dans le quotidien de femmes et d’hommes ordinaires

-Les saints : Signes et messages

-Les acteurs autour des visionnaires et leurs modes d’engagement

-Les fidèles autour de ces visionnaires: reflet de la société libanaise entre ouverture et cloisonnement.

De l’observation participante et du dépouillement des discours, nous analyserons le contexte dans lequel dans certains cas, ces visionnaires s’adressent à une communauté chrétienne cloisonnée et inquiète et dans d’autres cas des « lieux de culte interreligieux» se créent autour de ces figures.

HOUJEIJ Abbas (UL): La combinaison de la démarche rituelle avec une démarche de  loisirs

Houjeij Abbas est docteur en tourisme et chargé de cours à l’Université Libanaise

Rarement des fidèles organisent des démarches pèlerines dans le seul but unique d’une visite pieuse et votive. De nombreux pèlerins poursuivent un double objectif ; d’une part ils se déplacent pour des raisons dévotionnelles et d’autre part pour satisfaire une curiosité ou changer d’air. Ces croyants engagent des démarches dévotionnelles en groupe ou en famille, profitant d’une sortie déjà planifiée ou s’organisant spécialement. Ces démarches dévotionnelles agencées avec une démarche récréative, ludique visent la plus part des hauts lieux de pèlerinage chrétiens et musulmans. Notre objectif sera de comprendre les motivations multiples des croyants et ce qu’elles vont impliquer dans les démarches qu’ils entreprennent. Nous nous intéresserons à l’agencement des démarches rituelles avec des démarches de loisirs ainsi qu’aux aménagements d’ordre touristique sur les lieux de culte.

KAOUES Fatiha (doctorante EHESS): Le protestantisme évangélique au Liban : entre ruptures et permanences

Fatiha Kaoues est doctorante en sociologie des religions à l’EHESS et chercheure affiliée à l’Institut Français du Proche Orient (au moment du colloque).

Le protestantisme évangélique connaît depuis quelques années un développement particulièrement dynamique au Liban, venant enrichir le paysage religieux de ce pays. En redéfinissant strictement le rôle incombant aux Eglises dans la société, les protestants ont su régler les rapports entre le spirituel et le temporel. Le fait d’affirmer la faillibilité de l’institution ecclésiastique et la nécessité corrélative de mesurer sa fidélité vis-à-vis des données scripturaires (Sola Scriptura) induit un sentiment de liberté à l’égard des clercs.

Le protestantisme évangélique –et singulièrement sa tendance pentecôtiste- ne semble guère s’embarrasser de théologie, seule la bible suffit à légitimer une spiritualité fondée sur la conversion du cœur, le témoignage ; ainsi prévalent un relatif détachement vis-à-vis des dogmes et des rites se doublant d’une méfiance à l’égard de toute autorité cléricale. Le pentecôtisme insiste sur le don du Saint-Esprit, de guérison, etc, des dimensions éminemment « affectives ».  Il s’agit de placer au centre de la foi la Bible, ce qui nécessite une approche directe, sans médiation d’un clergé. Il est question en effet de parvenir à développer une « relation personnelle » avec Dieu, ce qui conduit à une individualisation du croire particulièrement marquée.

Or, l’Eglise qui recueille ses fidèles n’est-elle pas selon la traduction qu’en propose Durkheim «  une communauté morale qui unit » ? Un tel paradoxe permet de comprendre que les fidèles doivent parvenir à assurer une cohésion minimale entre eux. L’organisation même de la vie de la communauté induit une routinisation, laquelle implique un processus de re-traditionnalisation par l’observance de rites et de pratiques qui inscrivent en acte la foi du croyant.

L’objet de ce travail sera d’analyser le processus de ritualisation à l’œuvre et les tensions qui le traversent, entre attestation de la foi dans le groupe et subjectivation du croire.

MERMIER Franck (Anthropologue IIAC-LAU (CNRS/EHESS)): La bataille du ciel : la cathédrale Saint Georges et la mosquée Muhammad al-Amîn dans le centre-ville de Beyrouth

Franck Mermier est docteur en Anthropologie. Chercheur au CNRS, responsable du Laboratoire d’Anthropologie Urbaine, équipe de l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain.

Cette recherche porte sur l’étude comparée de la mosquée Muhammad al-Amîn et de la cathédrale Saint Georges dans le centre ville de Beyrouth. Elle tentera d’établir la généalogie du projet de la cathédrale et de la mosquée en restituant les principaux enjeux, sociaux, politiques et symboliques, qui accompagnèrent leurs différentes phases. Leur insertion dans l’espace urbain, leur symbolique architectural mais aussi l’évolution des rapports confessionnels que ces édifices religieux manifestent, participent du questionnement de cette recherche. Symbole d’un Liban reconstruit et d’une paix retrouvée, le centre-ville est aussi un espace où la coexistence et les conflits confessionnels se révèlent de manière hautement symbolique du fait de la proximité des lieux de culte des différentes confessions. La présence de la tombe de Rafic Hariri a en outre ajouté à la mosquée une autre dimension symbolique et politique.

Une première recherche sur la gestation du projet de la mosquée Muhammad al-Amîn a donné lieu à une publication : « La mosquée Muhammad al-Amîn à Beyrouth : mausolée involontaire de Rafic Hariri », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, Les mosquées. Espaces, institutions et pratiques,  n° 125, 2009-1, p. 177-196. http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00422542/fr/. Cette recherche a été étendue, dans le cadre de ce programme, par de nouvelles enquêtes de terrain effectuées à Beyrouth entre le 18 et le 27 février 2012. Durant cette période, plusieurs entretiens ont été réalisés afin de compléter mes informations sur la mosquée et de recueillir des informations sur l’histoire de la cathédrale. Pour ce faire, différents responsables politiques et religieux ont été contactés et des sources documentaires (travaux universitaires, articles de presse notamment) collectées. Durant cette mission, la question de la construction d’un campanile jouxtant la cathédrale sera explorée. Enfin, Le volet historique sera approfondi et complété par des enquêtes de terrain à Beyrouth.

SCATA Sara (doctorante EHESS, IIAC-LAU) : Le culte du Prophète Job au sein de la communauté druze à Beyrouth

Sara Scata est doctorante en anthropologie à l’EHESS et chercheure affiliée à l’Institut Français du Proche Orient.

Le point de départ de la recherche provient du constat de changements importants dans les pratiques et les espaces du culte du Prophète Job au sein de la communauté druze à Beyrouth. La déploration de la perte des « traditions » et la formation d’un récit nostalgique sont liées à la quasi disparition des célébrations liées au « mercredi de Job » (arba’a Ayyoub) sur la plage beyrouthine de Ramlet el Baida alors que le culte dédié au Prophète Job dans le maqâm de Niha, dans le Chouf, considéré comme un haut lieu de la religion druze, est toujours pratiqué.  L’enquête sera centrée sur la population druze de Beyrouth et concernera les perceptions et représentations liées à l’abandon de la célébration du « mercredi de Job » à Beyrouth et à la continuité de la pratique de la visite du maqâm. L’analyse portera sur la place de cette pratique particulière au sein de la population druze de Beyrouth replacée dans  le cadre des circulations, matérielles, symboliques, politiques, entre la capitale et la région du Chouf.

TABAR Paul (Sociologue, LAU): Exploring religious rituals in the context of migration.

Dr. Paul Tabar: Associate Professor of Sociology; Department of Social Sciences; Director of the Institute for Migration Studies; Lebanese American University.

« The case study will be the Lebanese community in Sydney, Australia. As the Lebanese immigrated to Sydney, their religions travelled with them. This means that they managed to build their specific religious associations and institutions and were able to engage in the religious practices specific to their own religious denominations. This process of institutionalizing religious beliefs and practices was determined by the continued connections with their homeland and the new conditions of the receiving society. The focus of my research will be on the character of various religious rituals as they are enacted and re-enacted in the context of this migrant society and the transnational ties that bind these religious groups and their counterparts in their country of origin.

Saints need no passports: Maronite religious rituals in Sydney

This paper argues that Maronite engagement in religious rituals in Australia leads to the partial transformation of these rituals to suit their newly emerged needs as emigrants in a new country. So, the main question in this paper revolves around identifying the characteristics of this partial transformation and asking whether this development warrants to talk about a distinct Australian version of Maronite religious rituals.

What specifically will be researched and addressed in this paper?

In this paper, the focus will be on the visit of the relics of three Maronite Saints  to Sydney (and Melbourne?) in October 2005. After they have been blessed, these relics were placed in a reliquary which is a replica of an ancient Phoenician boat, hand-carved by a Lebanese artisan working with Lebanese cedar wood. Why this visit took place and in what context it happened? What meaning is attributed to this event and how the Maronites in Sydney (and Melbourne?) have dealt with it? Finally, what symbolic meaning did the reliquary have as a casket in which the relics were placed?

Research method:

All the writings that had been produced on this event will be exam, whether in mainstream or community-specific media. In-depth interviews will be carried with the church organizers of this visit and a number of Maronite migrants who participated in the event. The sample will not be large, about ten immigrants, perhaps 5 males and 5 females.

Analysis

Findings will be analyzed to either validate the original statement mentioned above or to come up with a different one to explain the meaning of this ritual in the context of a migrant society.

The fieldwork will take place in August and September 2012.”

TABET Michel (Anthropologue, IFPO): Usages politiques et usages populaires de la spiritualité soufie au Liban

Michel Tabet est docteur  en Anthropologie, chercheur affilié  à l’Institut Français du Proche Orient.

Le projet de recherche porte sur l’ethnographie filmique d’un certain nombre de rituels et d’institutions religieuses, principalement soufis et populaires au Liban. Il cherche ainsi à décrire les mécanismes de la domination charismatique au sein des confréries. Les rituels soufis fournissent le champ d’exploration privilégié de cette étude car ils représentent la scène sur laquelle se nouent ces relations de pouvoir et d’influence. En partant de l’inventaire des principaux lieux de cultes (mosquées, zâwiya, maqâms etc.) l’évidence sera mise sur les réseaux soufis dans le pays. Il est important de montrer comment le rituel fonctionne comme un moyen de fédérer les communautés rivales et d’étendre leur audience. Il s’agira donc d’étudier la façon dont les gestes et les paroles rituels, le dhikir, la cérémonie du sîkh ou encore les mawâlid, consolident la relation au cheikh et, à travers lui, à l’ensemble du groupe. Le soufisme libanais se développe ainsi au croisement d’intérêts sociaux et politiques souvent divergents. Pour les Ahbâch, le rituel fonctionne comme un moyen de mobilisation et de conquête. Pour les oulémas proches de Dâr al-Fatwa il offre un moyen de reconquérir un terrain occupé par les différents courants salafistes. Dans certains cas, et sous l’impulsion du câdi de Beyrouth, le cheikh Ahmad al-Nûqari, il favorise le dialogue islamo-chrétien par l’invention de nouvelles de pratique, comme la célébration de l’assomption. Ajoutons pour finir que les rituels soufis manifestent aussi des distinctions entre religiosités populaires et religiosités savantes : la médiation naqshbandi s’oppose ainsi aux différentes formes de mortification. La ritualité soufie, dans un contexte multiconfessionnel, témoigne ainsi de la pluralité des influences et tensions qui traversent la société libanaise. Ce n’est donc pas la dimension proprement spirituelle de ce mouvement qui m’intéresse, mais bien la structuration contemporaine des confréries et ses implications sociales et politiques.

TALHOUK Roula (Anthropologue , USJ) : Les rituels du Vendredi Saint aux frontières du passé et de l’avenir

Roula Talhouk est docteur en anthropologie religieuse et enseignante à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Elle est Membre au Conseil du  Centre d’étude et d’interprétation du fait religieux (CEDIFR) à l’Université Saint-Joseph Beyrouth (USJ) et directrice du Centre de documentation et de recherche islamo-chrétiennes (CEDRIC) de l’USJ.

Chiyah et Haret Hreik, sont deux quartiers voisins à la périphérie de Beyrouth. Le premier est à majorité chrétienne et le second est majoritairement chiite alors qu’il était habité, avant le déclenchement de la guerre en 1975, par une population essentiellement chrétienne et maronite. L’église paroissiale de Saint Michel (Mar Mikhayel) est située sur l’ancienne ligne de démarcation que l’on nomme « l’ancienne rue de Sidon » et se trouve dans un environnement urbain à dominance chiite. Dans le territoire municipal de Chiyah dans lequel s’insère cette église, les achats de terrains et d’appartements de la part de membres de la communauté chiite suscitent des inquiétudes et des réactions au sein de la population chrétienne notamment parmi ceux qui font partie des familles originaires de la localité.

Après la fin de la guerre (1975-1990), la paroisse a restauré l’église de St Michel, qui était détruite en grande partie, elle y célèbre la messe dominicale et les différents rituels religieux. Celui du Vendredi Saint avec sa procession dans les rues de Haret Hreik peut être interprété comme une manifestation de la présence chrétienne dans le bastion du Hezbollah qui était autrefois habité majoritairement par des chrétiens et de réaffirmer les frontières d’un territoire disputé.

Notre étude sur le thème « Les rituels du Vendredi Saint aux frontières du passé et de l’avenir » se base essentiellement sur les méthodes de l’observation participante et de l’analyse des discours à même de faire pénétrer les univers de sens de la communauté concernée.

 

 

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