La transfiguration sacrale de la société civile : Les célébrations de ‘Āshūrā’ au Liban

Conférence: La transfiguration sacrale de la société civile

Conférence: La transfiguration sacrale de la société civile

Robert Benedicty s.j.

Remarques préalables

Les célébrations de la fête de ‘Āshūrā’ sont, à l’heure actuelle, l’un des moments forts de la vie communautaire de l’Islam shiite au Liban. ‘Āshūrā’ est la commémoration du martyre de l’Imam Hussain dans la bataille de Karbalā’ (680). En effet, cet événement fondateur exprime – selon Mussāal-Sadre – Le «paradigme shi‘ite de l’histoire» dans une formule prégnante. D’une part, le caractère paradigmatique de la fête commémorative manifeste la profonde conscience d’identité de la Communauté confessionnelle shiite et exprime, en même temps, sa compréhension de soi. Ce caractère paradigmatique de la fête explique, d’autre part, sa force mobilisatrice dans le domaine politique.

L’exploitation politique de cette fête commémorative a son fondement dans la nature même de l’événement fondateur. Le conflit qui opposa Mu‘āwiyah Bin Abi-Sufyān et Alī Bin Abī-lib à cause du pouvoir suprême dans l’État arabo-islamique fut à la fois de nature politique et religieuse. Ce caractère double du conflit original était à l’origine de la métamorphose de la bataille de Karbalā’ en un drame à la fois politique et religieuse.

Du point de vue de l’anthropologue, les festivités de ‘Āshūrā’ constituent un ensemble cohérent d’instruments sémiotiques dont la Communauté shiite se sert à la fin de présenter, sous forme scénique, les principaux contenus de sa vision du monde, ainsi que ses valeurs morales fondamentales. Aussi les articles de foi et les valeurs morales deviennent-ils, grâce à cette présentation scénique, une expérience actuellement vécue. Il s’agit d’un processus complexe de métamorphose, qui se déroule dans l’expérience mentale des spectateurs qui se transforment en célébrants. J’ai observé ce processus dans le contexte des célébrations de ‘Āshūrā’ à Nabatiyyeh, en 2004.

I. Les célébrations de ‘Āshūrā comme expérience cathartique

L’observation attentive des célébrations de ‘Āshūrā’ est particulièrement instructive, puisqu’elle permet d’entrevoir les indices d’une expérience religieuse authentique. Ces célébrations sont constituées de trois séquences d’activités liturgiques qui, dans leur ensemble, ont pour but d’aider les célébrants à vivre une expérience cathartique.

Ces trois séquences d’activités liturgiques sont les suivantes :

▪   Les processions «hussaynites» ou de condoléance (مواكب العزاء);

▪   les séances de condoléance (مجالس العزاء);

▪   la commémoration scénique de l’événement fondateur qui, dans l’usage commun, est désignée du terme «consolation» (التَّعزية);

Toutes ces activités liturgiques se déroulent dans le «vieux quartier» (الحارة القديمة) de la ville de Nabatiyyeh.

1.1. Les processions «Hussaynites»

111 – Les «processions dites hussaynites» sont des défilés liturgiques organisés par les habitants des différents quartiers de la ville, sous la conduite des imāms des mosquées ; elles poursuivent une route préalablement tracée. Les célébrants répètent de pieuses exclamations – qui, souvent, sont des slogans politiques – en frappant rythmiquement leur poitrine, avec la main droite, en signe de pénitence : ce rite s’appelle «latm» ou «mea culpa».

Les processions se distinguent vers la «hussayniyyah», où les célébrants poursuivent le rite du «latm» jusqu’au début de la «séance de condoléance».

L’observation de ce rite de pénitence permet à l’observateur d’observer l’expérience mentale de ces pénitents. En effet, leurs mouvements rythmiques coordonnés, la répétition à la fois monotone et affectivement chargée d’exclamations rituelles, l’attitude des corps, la mimique des visages et les yeux fermés : tous ces indices font ressortir le fait que ces célébrants sont entièrement plongés dans l’ambiance intellectuelle et émotive de la célébration festive : de fait, en ce moment d’exaltation, ils revivent mystiquement le moment central de l’événement fondateur : la trahison qu’ont perpétrée leurs ancêtres à l’encontre du «petit fils du Prophète», l’imam Hussayn, et ils veulent expier ce crime.

Ces processions se répètent, pendant les neuf premières soirées des festivités, selon le même modèle.

112 – Le dixième jour des festivités, le jour de ‘Āshūrā’ même, les célébrants voient et le chercheur observe une forme nouvelle des processions hussaynites : la «procession des épées», ou selon l’expression courante dans le dialecte local : la «procession du coup d’épée de Haydar» [sachant que «Haydar» est l’un des épithètes de l’imām‘Alī, signifiant «lion»] :

▪   ces processions sont constituées de petits groupes d’hommes comprenant tous les âges, qui déambulent toutes les rues du vieux quartier ;

▪   les membres de ces petites «processions» battent avec leur main droite, leur tête blessée, en poussant rythmiquement l’exclamation rituelle «Haydar» :

Ce spectacle, par ailleurs profondément impressionnant, offre à l’observateur une deuxième occasion de scruter l’expérience mentale des célébrants : ils ont l’air de se trouver dans un état d’enthousiasme religieux qui, à maints égards, est ressemblable à celui des pénitents : en effet, en revivant mystiquement la trahison perpétrée par leurs ancêtres à l’égard de l’imām Hussayn, ils veulent la réparer. Il s’agit d’un acte d’expiation.

1.2. Les assemblées de condoléance

121 – La deuxième séquence d’activités liturgiques est constituée de réunions de prière, qu’il est convenu de dénommer du terme de «assemblées de condoléance» (مجلس العزاء).

Ces assemblées sont, d’une part, la forme originaire et la plus ancienne du rituel shi‘ite ; elles constituent, d’autre part, la partie maîtresse de la séquence rituelle des festivités de ‘Āshūrā’, qu’aucune école juridique ne conteste, et que tous pratiquent.

Ces assemblées ont lieu, soit publiquement dans les mosquées ou dans les hussayniyyas et sont présidées par un imām ; soit sont-elles célébrées dans des maisons privées, par de petites communautés, sous la présidence d’un imām.

J’ai observé la cérémonie des assemblées de condoléance dans le grand hussayniyyeh de la ville de Nabatiyyeh, outre quelques visites rendues à des particuliers.

122 – LA SÉQUENCE CÉRÉMONIELLE des assemblées s’est déroulée en trois phases :

▪   elle a commencé par la récitation d’une péricope coranique exécutée par un«lecteur» laïc ;

▪   puis un imām de haut rang a prononcé une «khutbah» – au prêche – qui était plutôt long ;

▪   finalement, un imām a récité le martyrologe.

La lecture du martyrologe est, en effet, la mise en scène monologuée, par un «lecteur», d’un épisode de l’événement fondateur ; le «lecteur» étant, habituellement un professionnel, tel un imām formé à Najaf, qui représente un niveau artistique élevé.

La lecture est, du point de vue de son genre littéraire, un récit qui a été composé pour cette occasion : il dispose différentes formes artistiques en les arrangeant dans une présentation scénique cohérente ; ces formes artistiques sont :

▪   récitation du récit historique

▪   qui est émaillée pour la déclamation mélodique de textes poétiques ou de citations religieuses ;

▪   alors que la récitation est accompagnée par des gestes expressifs et des jeux de physionomie destinés à mettre en relief les significations du texte.

Ce récit artistique – ce monologue ! – est en mesure à aider l’assemblée des croyants à vivre une expérience spirituelle profonde. Grâce à cette expérience, ces croyants ravivent leur conscience d’identité et approfondissent leur sentiment d’appartenance confessionnelle, ce qui se manifeste à travers le pleur rituel.

L’observation de cette scène a, une fois de plus, permis au chercheur de percer l’expérience spirituelle de ces célébrants.

1.3. La «Ta‘ziyah» ou la célébration scénique de l’événement fondateur

Le dixième jour des festivités voit la mise en scène liturgique de l’événement fondateur, que l’on dénote couramment du terme «ta‘ziyah» (i.e. «condoléance», «consolation»). Cette commémoration scénique de la bataille de Karbalā’ confère aux festivités, qui se déroulent à Nabathiyyeh, un cachet très spécifique, d’autant plus qu’elles se distinguent, par cette séquence d’activités liturgiques, des autres célébrations de ‘Āshūrā’ au Liban.

La célébration scénique se déroule en trois actes :

131 – Le PREMIER ACTE met en scène l’entrée des deux armées et leurs manœuvres. Cette mise en scène est – d’habitude – utilisée pour présenter aux spectateurs deux images antithétiques de la société islamique ; en effet :

▪   l’armée de Hussayn incarne la société islamique authentique,

▪   alors que l’armée omeyyade adverse est l’image de la société islamique dépravée du califat de Yazīd.

Ainsi l’acte Ier est-il l’expression scénique de l’idée théologique du vrai islam que Hussayn a voulu ressusciter, lorsqu’il s’engageait dans cette entreprise «suicidaire» (selon l’expression de certains ulémas contemporains).

132 – le DEUXIÉME ACTE met en scène la bataille inégale des deux armées ; il est constitué d’une série de scènes de duels. Dans chacune de ces scènes s’opposent un des camarades de l’imām et la puissante armée omeyyade.

Ainsi le deuxième acte met-il en scène l’idéal suprême de l’esprit de sacrifice, qui s’incarne dans le martyre librement consenti de l’imām Hussayn.

123 – Le TROISIÈME ACTE met en scène l’ultime offensive de l’armée omeyyade contre le camp de Hussayn : c’est la scène du massacre des hommes et de l’humiliation des femmes de la maison prophétique, qui sont réduites au prisonnières de guerre, à y ajouter les scènes de pillage et de mise en sac du camp.

Voilà les trois actes d’une tragédie politico-religieuse, que nombre de chercheurs comparent au genre de la «passion».

1.4. Les idées maîtresses de la tragédie de Karbalā

Le spectateur attentif est à même de discerner dans cette tragédie deux idées maîtresses :

▪   Selon la première idée, l’imām Hussayn et ses compagnons se sont engagés dans une bataille «suicidaire» et sans issu, afin de se sacrifier pour une cause juste. En effet, la justice représente, dans la pensée théologique shiite, une valeur fondamentale, aussi les prêches festifs s’appliquent-ils à l’explique en détaille.

▪   La seconde idée directive se résume dans l’esprit hussaynite du sacrifice, qui s’est manifesté dans le martyre librement consenti en vue de la victoire de la cause du vrai islam aussi le martyre représente-t-il, dans l’islam shiite, la quintessence de la perfection morale, et cette perfection est, aux yeux des croyants, un modèle de vie, voire le sens de l’existence morale

Il est clair que la mise en scène de cette idée de la perfection morale exerce une profonde influence sur les spectateurs, qu’on peut observer à l’aide du pleur rituel. En effet, la commémoration scénique de l’événement fondateur aide les spectateurs à le revivre toujours de nouveau. La force de cette commémoration scénique réside dans le fait que la mise en scène actualise la tragédie initiale de l’histoire shi‘ite.

L’observation attentive des spectateurs et des changements de leur comportement pendant le déroulement du spectacle permet au chercheur de poursuivre le processus de la transformation de ce publique de spectateurs en communauté célébrante. C’est qu’en effet, ces spectateurs finissent – sous l’effet de cette expérience poignante – par s’identifier avec «le martyr de Karbalā’» et par se sentir comme la communauté de ses compagnons.

Ce processus de transformation fait ressortir un phénomène assez remarquable, qui permet – une nouvelle fois – d’entr’apercevoir un aspect de l’expérience mentale des célébrants. En effet, les limites, qui séparent l’action scénique et la réalité historique, disparaissent de la pensée consciente des spectateurs-célébrants au fur et à mesure que l’action scénique avance, si bien que ceux-là, sous l’effet scénique, oublient qu’ils regardent une pièce de théâtre qui se métamorphose, dans leur expérience mentale, en réalité historique. C’est ce processus mental du glissement sémantique qui constitue le noyau de l’expérience religieuse que vivent les spectateurs de cette commémoration scénique.

1.4. L’expérience cathartique vécue par les spectateurs

Ce survole rapide des célébrations de la fête de ‘Āshūrā’ permet de discerner les contours de l’expérience religieuse poignante que vivent ces célébrants. Les fidèles, qui assistent aux cérémonies et les acteurs, qui les exécutent, revivent spirituellement et intellectuellement l’événement fondateur de la communauté confessionnelle shiite et l’actualisent à l’aide des symboles rituels. Par cet activité rituelle, ils renouvellent leur loyauté à l’égard de la maison prophétique, ainsi qu’à l’égard de la communauté confessionnelle shiite toute entière. Ils vivent un moment d’enthousiasme communautaire qui les unifie dans un corps solidaire et en fait une communauté sacrale, dans laquelle ils reconnaissent la «ummah islamique», la «nation islamique», qui est née du martyre de l’imām Hussayn (selon une parole de l’imām Mussā al-Sadr).

Ici se pose la question du contenu thématique de l’expérience cathartique.

II. Le contenu thématique de l’expérience cathartique

L’observation du discours tenu par les célébrants à différentes occasions et dans de nombreux contextes permet au chercheur d’étudier le contenu thématique de leur univers mental religieux. J’ai pu observer deux types de discours religieux : d’une part, les commentaires occasionnels énoncés, dans les rencontres imprévues, par différents locuteurs qui exprimaient un point de vue à propos des festivités ; d’autre part, les prêches que prononçait l’orateur festif, un uléma de haut rang, dans le cadre des «séances de consolation».

Le «leitmotiv» et/ou le thème central de ce discours était l’idée de l’IDENTITÉ DE LA COMMUNAUTÉ CONFESSIONNELLE SHI‘ITE : c’est ce leitmotiv qui arrangeait les pièces discursives disparates de la liturgie festive dans une unité idéologique cohérente. L’analyse thématique montre que ce discours reflète une pensée bien construite qui, à son tour, marque de son sceau le programme idéologique global des festivités.

En effet, ce sont les mêmes thèmes qui apparaissent dans les différents contextes discursifs, tout en étant formulés de manières différentes. Ce fait permet de réduire les contenus significatifs du discours à une série cohérente d’énoncés standardisés qui constituent un métatexte. Ce métatexte, à son tour, fait ressortir les thèmes essentiels du discours. C’est ainsi qu’il devient possible d’élaborer la structure conceptuelle de l’univers religieux de ces locuteurs.

2.1. Les thèmes principaux du discours shi‘ite

Les thèmes principaux de ce discours peuvent être résumés dans la série suivante d’énoncés standardisés :

1.    L’imām Hussayn est la personnalité emblématique qui incarne les valeurs morales essentielles de la communauté confessionnelle shi‘ite.

2.    Le destin prédéterminé des shi‘ites est de lutter pour la justice et de faire la résistance aux maîtres injustes.

En effet, l’idée de la justice se trouve au cœur de la pensée théologique shi‘ite, si bien quelle est devenue le deuxième des cinq principes «aṣl» de la religion. Par la suite, cette idée de la justice a produit une conception de l’histoire selon laquelle le destin prédéterminé de la communauté shi‘ite est de combattre l’injustice et de faire la résistance aux maîtres injustes. Ces maîtres injustes sont identifiés comme suit :

▪   l’islam dénaturé des Omeyyades, des Abbasides et des Ottomans ;

▪   le régime sanglant de Saddām Hussayn ;

▪   le colonialisme britannique ;

▪   l’occupation américaine de l’Iraq ;

▪   l’ennemi sioniste au Liban du Sud que les «martyrs suicidaires» ont libéré.

Ce discours met, premièrement, en relief le destin historique du groupe socio-religieux shi‘ite qui consiste à combattre l’injustice et à s’engager à fin de réaliser la justice. Ce destin est incarné, d’une façon exemplaire, dans la personne de l’imām Hussayn.

Ce discours réunit, secondement, deux groupes d’ennemis dans la même classe des «injustes» : l’islam dénaturé et les ennemis étrangers, qui sont, tous deux, considérés comme ennemis des shi‘ites. Aussi la résistance livrée à ces ennemis est la marque distinctive des shi‘ites.

3.    Les festivités de ‘Āshūrā’ sont l’emblème de l’identité shi‘ite.

C’est qu’en effet les festivités de ‘Āshūrā’ ont deux fonctions à accomplir dans la vie de la Communauté shiite :

▪   d’une part, elles manifestent son identité à l’aide d’un système de signes sémiotiques, qui, en même temps, contribue à corroborer sa conscience d’identité ;

▪   d’autre part, elles font ressortir son autonomie et mettent en relief sa personnalité propre face aux autres groupes socio-religieux musulmans, notamment la sunnah.

4.    L’esprit hussaynite de sacrifice à ses origines dans l’éthique islamique.

Cette éthique, que le Prophète a ancré dans la générosité et la dignité, parvient à sa plénitude dans le martyre de Hussayn.

Dans ce contexte, l’orateur a, à maintes reprises, cité la tradition prophétique qui attribue au prophète la parole suivante : «Je suis envoyé afin de vous accomplir l’éthique de la générosité»       (أُرسلت لأُكمِّل لكم مكارم الأَخلاق). D’après l’interprétation shiite, le martyre que Hussayn a librement assumé porte cette conception de l’éthique islamique à son achèvement et, en même temps, présente sa personne comme l’archétype vivant de cette éthique.

Ce sont ces quatre thèmes qui constituent le contexte théologique et/ou idéologique de l’éthique shi‘ite, qui se trouve mise en scène dans les cérémonies de ‘Āshūrā’.

2.2. La structure du discours shi‘ite

La présentation métatextuelle et l’analyse thématique du discours shi‘ite montrent qu’il est porteur d’une pensée cohérente et d’une weltanschauung bien structurée. Les principaux thèmes, qui constituent le champ sémantique de cette weltanschauung, sont signalés par une série de catégories thématiques ; celles-ci peuvent être présentées sous forme matricielle de la manière suivante :

ISLAM AUTHENTIQUE CORTÈGE HUSSAYN ISLAM DÉNATURÉ ENNEMIS ÉTRANGERS
PROPHÈTE MAISON PROPHÉTIQUE    
HUSSAYN Amour de Hussayn    
Martyre Esprit de sacrifice    
  ‘Āshūrā’ Omeyyades  
  Résistance ‘Abbasides  
    Ottomans  
    Saddām Hussayn  
      Angleterre
  Al-Sīstānī   Amérique
  martyrs   Israël
  IDENTITÉ AUTHENTIQUE IDENTITÉ PERDUE  

JUSTICE

INJUSTICE

La disposition matricielle des catégories thématiques – qui sont réparties aux quatre colonnes – font ressortir l’articulation interne de cette vision du monde :

▪   La colonne gauche réunit les catégories thématiques qui caractérisent l’islam authentique tel qu’il fut réalisé à l’époque des fondateurs : c’est l’univers de la justice eschatologique.

▪   Les deux colonnes droites réunissent les catégories thématiques qui décrivent le monde de l’injustice, à travers ses deux fractions : l’islam dénaturé et les ennemis étrangers.

▪   Dans la colonne mitoyenne sont réunies les catégories thématiques qui présentent le parti de Hussayn qui – dans ce «bas monde» – s’engage dans la lutte pour la justice et combat les puissances de l’injustice.

La présentation matricielle des catégories que cette vision du monde pivote autour de l’idée du conflit éternel entre les forces du Bien et celles du Mal. Ce conflit a démarré dans la bataille de Karbalā’ ; dès lors se suivent les tyrans sunnites, les colonialistes anglais, les occupants américains et les ennemis sionistes en s’employant à opprimer le peuple de Hussayn. Ainsi le conflit initial de Karbalā’ est-il devenu le paradigme de tous les conflits entre la justice et l’injustice.

C’est ainsi que les festivités de ‘Āshūrā’ représentent un processus complexe de l’actualisation du passé archétypique.

Derrière cette vision du monde apparaissent les contours d’un groupe de référence, qui fonde sa cohésion sur ses rapports conflictuels avec son entourage socio-politique et religieux.

III. La transfiguration sacrale du groupe socio-religieux shiite

C’est cette constellation thématique qui se trouve au cœur des célébrations de ‘Āshūrā’, en constituant le contenu thématique de l’expérience cathartique que vivent les célébrants. Il s’agit de la mise en scène d’un idéal moral, qui ne manque pas d’avoir une force mobilisatrice centaine.

Il apparaît à la lumière de ce qui vient d’être dit que l’idée du martyre, telle qu’elle est pensée dans la théologie des shiites et vécue dans leur expérience religieuse, est comparable à l’idée de la sainteté dans la théologie et dans la spiritualité chrétiennes. En effet, ces deux idées représentent, dans chacun des deux systèmes de pensée théologique, l’idéal suprême de la perfection morale.

3.1. Similitude de la forme <vs> différence des contenus

Cette similitude apparente de l’idée shi‘ite du martyre et l’idée chrétienne de la sainteté, comme deux idéaux de la perfection morale, ne peut cacher la différence profonde de leurs contenus théologiques respectifs. L’idée du martyre implique dans son champ sémantique l’idée de la résistance active qui, à son tour, atteint son apogée dans la guerre sainte «djihād» menée contre les puissances de l’injustice. Et cette «guerre sainte» est prédestinée aux shiites par Dieu. Il s’en suit que l’idéal shiite de la perfection morale inclue dans son champ sémantique la violence guerrière. C’est ainsi que la lutte violente menée en vue de la réalisation de nobles buts – comme p.e. la résistance active opposée à l’injustice – constitue l’idéal suprême de la perfection morale. Et il va de soi que cette perfection morale suppose aussi la disposition de consentir des sacrifices, voire de sacrifier sa vie.

L’idée de la résistance active, violente est un des leitmotivs dans la pensée théologique shi‘ite, tout particulièrement dans les travaux des ulémas libanais qui – depuis l’imām Mūssāal-Sadr – s’en servent pour justifier la résistance guerrière contre Israël. Cette pensée repose sur deux idées maîtresses :

▪   d’une part, l’idée du martyre comme l’idéal suprême de la perfection morale ;

▪   d’autre part, l’idée de l’incarnation de cet idéal dans le destin de Hussayn.

La pensée théologique chrétienne, à son tour, conçoit le martyre comme la mort violente subie pour la foi chrétienne. La mort du martyr est considérée comme un signe «signe» qui manifeste l’action de Dieu à travers la persévérance de ce témoin qui est le martyr. Ainsi conçue l’idée chrétienne du martyre n’inclue pas dans son champ sémantique la résistance active.

Ainsi, il apparaît clairement que la différence, qui sépare les deux idéals de la perfection éthique, consiste dans l’évaluation morale de la violence, notamment la violence guerrière dans chacun des deux systèmes théologiques.

En conclusion, il est possible de constater que les deux idées du martyre relèvent de deux idéaux de la perfection morale. Cet idéal est, dans la pensée shi‘ite, représenté dans la figure du martyr. Le martyr shiite est, en effet, comparable au type du héros épique. Le héros épique incarne un système de valeurs éthiques et religieuses en les vivant, dans son destin personnel, jusqu’à leurs ultimes conséquences. Il représente l’homme parfait, accompli, qui s’engage jusqu’au bout pour mettre en pratique des idéaux sublimes en y sacrifiant son destin personnel. L’idée du héros inclue, dans son champ sémantique, la violence armée.

L’idéal chrétien de la perfection morale est, par contre, incarné dans la figure du saint. Le saint représente un type d’homme qui se distingue, à la fois, par une vie intérieure intense et par la volonté de servir son prochain.

3.2. Les festivités de ‘Āshūrā’ comme la transfiguration sacrale du groupe socio-religieux shi‘ite

Dans ce contexte, les festivités de ‘Āshūrā’ sont porteuses d’une signification claire : Les activités rituelles sont, pour les célébrants, une période de socialisation intense. Ces activités accomplissent deux fonctions :

1. La fonction manifeste – représentée pour les motifs et les buts des célébrants – consiste dans le désir subjectif des célébrants, de vivre une expérience religieuse communautaire, en accomplissant une œuvre de la piété ;

2. Derrière cette fonction manifeste des festivités, ou aperçoit la fonction latente. L’analyse des informations permet de dégager deux conséquences que les célébrants n’ont pas prévues :

▪   Premièrement, les festivités périodiques contribuent à créer les structures institutionnelles du groupe socio-religieux local et à les renouveler.

Grâce à sa cohérence et à son unité monolithiques, un pareil groupe de référence constitue un centre de pouvoir, dans la mesure où il exerce une pression psycho-sociale – parfois même une pression physique – afin de contraindre ses membres à se conformer au mode de vie qui lui est propre. Ce groupe de référence est fondé dans une conception holistique de la société, qui contrôle aussi bien la pratique socio-politique que l’expérience existentielle des individus. Grâce à cette conception holistique et à cette pratique englobante, il est possible de considérer le groupe confessionnel shi‘ite comme un «groupement hiérocratique», suivant la terminologie de M. Weber. La société civile et la communauté confessionnelle sont les deux dimensions complémentaires de ce groupement hiérocratique, qui constitue le point de mire de la loyauté de ses membres. Il s’en suit que ce groupement, qui est très cohésif, manifeste une résistance implacable à tout essai de disloquer ces deux dimensions constitutives.

▪   La deuxième conséquence consiste en ceci :

Les célébrations aident les célébrants à vivre une expérience cathartique, et ce par l’actualisation des idées religieuses de base et des principales valeurs morales que véhicule l’événement fondateur. Aussi du fait de ce processus mental de l’actualisation de l’événement fondateur, les célébrations de ‘Āshūra’ – ainsi que les autres rituels analogues des autres religions, telles les célébrations pascales dans le Christianisme – deviennent-elles un instrument permettant à l’homme religieux de maîtriser le temps.

À la lumière de ces considérations, il est possible de considérer les célébrations de ‘Āshūrā’ comme la mise en scène de l’idée shiite de la perfection morale, qui s’incarne dans la figure héroïque du martyre. Ainsi ces célébrations sont-elles la transfiguration sacrale de la communauté sh’ite, qui se présente comme la «communauté des compagnons de l’imām Hussayn, martyr de la cause islamique».

Il s’agit, en effet, du processus complexe de l’intégration du SACRÉ et du PROFANE dans un groupement socio-religieux holistique, de manière à ce qu’ils en seront les deux dimensions inséparables.

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