Les Eglises Arméniennes du Liban

 

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage, Les églises arméniennes du Liban, est le second volume de la série « Espaces religieux du Liban » publiée par la Faculté des Sciences Religieuses et son Centre de recherches le CEDIFR (Centre d’études et d’interprétation du fait religieux dirigé actuellement par Thom Sicking s.j.), initiée depuis 2003 par un large programme de recherche sur les Espaces religieux au Liban et soutenue par le Conseil de la Recherche de l’Université de Saint-Joseph au Liban.

Si « l’objectif de la série est une approche du fait religieux au Liban selon la diversité de ses composantes géographiques, historiques, sociales et culturelles» *, l’ouvrage de Raffi Gergian sur les églises des trois communautés arméniennes (apostolique, catholique et évangélique), est une monographie qui vient présenter les résultats d’une longue recherche portant sur l’évolution, à travers l’histoire, de l’architecture et de la typologie de ces lieux de culte au Liban. La préface, signée de Claude Mutafian de l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, donne les explications adéquates qui guident le lecteur dans les différents chapitres de l’ouvrage.

Cette étude part du constat suivant: après l’adoption du christianisme par I:t\rménie, l’architecture arménienne a acquis une identité qu’elle cultivera tout au long du Moyen Âge et inspirera plusieurs cultures orientales et occidentales. De ce fait, cette recherche a développé une étude typologique et architecturale des églises arméniennes au Liban qui permettra de découvrir l’origine et l’évolution de l’architecture religieuse arménienne. Elle a conduit, par ses résultats, à une analyse archéologique des monuments révélant des formes symboliques et architecturales.

Le travail de Raffi Gergian, dans le sillage du programme global de la série, inventorie les différents lieux de culte arméniens sur tout le territoire libanais, là où le peuple arménien a élu domicile, dégage les relevés précis de leurs plans architecturaux, donne une idée exacte de la manière dont ces lieux occupent l’espace, les raisons historiques et sociales de cette occupation et nous montre comment ces lieux sont des actes culturels et religieux, aidant la communauté arménienne à assurer sa vie, sinon sa survie par la foi exprimée en des rites et des pratiques qui lui sont propres, vécus dans ces édifices sacrés.

Cette analyse devait préparer le terrain pour mieux saisir des influences intervenues pendant l’évolution architecturale de ces églises au Liban, et de délimiter l’adoption puis l’adaptation de certaines formes qui reflètent la richesse des échanges avec les autres églises du Liban. Enfin, la répartition de ces monuments dans les différentes régions libanaises fut l’objet d’une recherche historique approfondie pour pouvoir dégager les événements et les circonstances dans lesquels les Arméniens étaient venus s’installer au Liban à partir du XVIIIe siècle.

Afin de donner à tout ce travail de recherche sur le terrain sa réelle portée, Raffi Gergian a sillonné de longs parcours pendant des années, un crayon en une main et un appareil photo dans l’autre. Il a tenu à être le chercheur attentif qui non seulement donne une photographie architecturale des lieux visités, mais encore illustre son livre par des photos matérielles qui reproduisent la réalité et réussissent à amplifier la profondeur historique, humaine et spirituelle qui habite ces lieux et ces pierres. Cela fait penser à une parole du peintre et photographe Roy Lichtenstein: «Les clichés sont des modèles simples frappants, mémorables et faciles à communiquer. Ils peuvent signifier l’essentiel d’une idée. Ils ont la possibilité de devenir rnonumentaux » * *.

Enfin, comment ne pas remercier ce grand passionné de I’Arménie et du Liban, Varouj Nerguizian qui, par ferveur et en confiance, a répondu à l’appel de parrainer l’impression de cet ouvrage pour qu’il puisse voir le jour et pour que l’histoire arménienne du Liban exprime ses beautés.

L’aventure de la série « Espaces religieux du Liban » continuera par d’autres publications. Ainsi l’âme de ces espaces se révèle comme rencontre et partage.

 Salim Daccache s.j.

Doyen de la Faculté des sciences religieuses Université Saint-Joseph

 

 * Boisset Louis, Avant-propos, in Collectif, Espaces religieux du Liban, Coll. « Espaces religieux du Liban », Tome l, Université Saint-Joseph de Beyrouth, 2008, p.8.

** Interview de Roy Lichtenstein (in Diane Waldman, Roy Lichtenstein, Guggenheim Museum Publications, november 1994, 408 pages.

 

PREFACE

Quand on évoque l’art arménien, on pense en priorité à l’architecture. L:Arménie est un pays de pierres, et I’Arménien a toujours été un bâtisseur. À la suite de la proclamation du christianisme comme religion d’État au début du IVe siècle, le passé païen fut méthodiquement détruit, si bien que l’architecture arménienne est essentiellement religieuse. Tout visiteur est ébloui en découvrant ces superbes monuments cultuels qui parsèment I’Arménie, ou du moins ce qui reste de ce pays; en Arménie occidentale, actuellement turque, la plupart d’entre eux ont été méthodiquement détruits. Alors qu’en Europe il n’y a pratiquement pas d’église survivante antérieure à l’époque carolingienne, on trouve en Arménie des édifices religieux remontant au Vile siècle, impressionnants par leur beauté et la technique de construction. Pour diverses raisons historiques, il y eut dans l’histoire des Arméniens de fréquentes vagues d’émigration, mais ceux qui fondaient des colonies, loin de la patrie, n’oubliaient ni leur culture ni leurs traditions, en particulier architecturales, qu’ils faisaient refleurir sur ces terres étrangères.

En ce qui concerne le Liban, il y eut trois périodes principales de relations. Les premiers contacts massifs remontent à l’époque des croisades, aux XIIe et XIIIe siècles: l’État arménien se reconstruisait alors en Cilicie, sur la route de Constantinople à Jérusalem, devenant bientôt frontalier avec le Levant latin qui incluait le Liban actuel. Les relations arméno-franques furent fluctuantes durant ces deux siècles, mais les destins restaient liés, concrétisés par les innombrables liens matrimoniaux à la suite desquels princesses et reines arméniennes se retrouvèrent souvent à la tête du Liban. La seconde phase des relations date du XVIIIe siècle, lors de la pénétration catholique dans le monde arménien de l’Empire ottoman, violemment combattue par l’Église apostolique arménienne. Pour un grand nombre de ces « convertis » qui choisirent la fuite, la présence maronite au Liban offrait un asile sûr, et le processus culmina avec la création du Patriarcat catholique arménien. La dernière phase fut la conséquence d’une épouvantable tragédie, le génocide des Arméniens ottomans en 1915. Une bonne partie des rescapés fut sauvée grâce à l’hospitalité des pays arabes voisins, en particulier la Syrie et le Liban, et le flux reprit quand la puissance mandataire française brada à la Turquie la Cilicie en 1922 et le sandjak d’Alexandrette en 1939. Beyrouth supplanta bientôt Paris comme phare de la culture arménienne occidentale et siège des partis politiques, d’autant plus qu’en 1930 l’une des deux plus hautes autorités de l’Église apostolique arménienne, le Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, s’installa à Antélias. La présence arménienne au Liban fut certes affectée plus tard, d’abord en 1946-48 par des départs vers I’Arménie soviétique consécutifs à la propagande stalinienne, puis à partir de 1975 par la guerre civile libanaise; elle n’en reste pas moins importante.

Comme on pouvait s’y attendre, les Arméniens du Liban ne tardèrent pas à s’adonner à leur activité architecturale traditionnelle. On peut s’étonner que ce sujet n’ait pas encore été traité dans sa globalité. Lui-même architecte et archéologue, fin connaisseur de tous les recoins du Liban et imbu de culture arménienne, Raffi Gergian était tout désigné pour combler cette lacune. Dans son remarquable travail, il commence par présenter les deux piliers du sujet: un panorama de l’architecture en Arménie et de l’organisation de l’espace, suivi d’un historique de la présence arménienne au Liban, en insistant sur les deux dernières des trois phases puisque ce sont elles qui allaient s’immortaliser dans la pierre. Vu le système confessionnel en vigueur dans le pays, il s’attarde avec raison sur l’importance de l’élément catholique largement majoritaire dans la première des deux phases, avant d’être concurrencé lors des vagues d’arrivée des rescapés du génocide, de confession essentiellement apostolique. Il n’oublie pas de décrire le phénomène plus récent, mais non négligeable de la pénétration évangélique via les missionnaires américains, et de signaler les principales implantations arméniennes hors de la capitale, dont la plus fameuse est Anjar.

Suit un corpus détaillé des édifices religieux arméniens au Liban, avec, pour chacun, la position sur une carte, d’abondantes photographies d’ensemble et de détails, sans oublier, dans la mesure du possible, d’anciennes photographies en noir et blanc, indispensables pour mesurer l’évolution. Chaque site est présenté avec sa confession, son historique et ses caractéristiques. Il y a bien sûr les « deux grands », Bzommar et Antélias, mais aussi des édifices moins connus, voire disparus, comme à Tripoli, Zahlé, ou encore ce village de Rayak, dans la Bekaa, où c’est la dernière famille arménienne qui prend seule soin de l’église. On reste frappé par la diversité des styles: architecture « importée» d’Arménie, simple salle, style local ou occidental, plus rarement d’inspiration moderniste. Souvent, l’édifice actuel a remplacé une première église en bois. Complété par une carte générale, un lexique et une chronologie de l’histoire arménienne, ce passionnant ouvrage est à la fois un livre d’art et un témoignage exhaustif du Liban arménien à travers son architecture.

 

 Claude Mutafian

Docteur en Histoire Université Paris l-Panthéon-Sorbonne

 

                         

 

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